Numérique : poumon de la transition écologique ?


 

Face à l’impulsion effrénée de la science, face à l’emballement de l’économie, face à ce Prométhée définitivement déchainé, Hans Jonas réclamait une éthique pour l’âge technologique qui empêcherait au pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui-même.

Le philosophe allemand partait d’un postulat : la promesse de la technique moderne s’est inversée en menace. L’homme serait victime de son hybris. L’idée développée par Francis Bacon selon laquelle la science doit s’organiser en vue d’une maîtrise de la nature afin d’améliorer le sort des nations, a conduit, par la démesure de son succès, à un immense défi pour l’être humain.

Pour autant, doit-on se résigner à penser que le développement technologique s’oppose nécessairement à la préservation de la nature ?

En réalité l’enjeu se situe au-delà de la technique. Il réside dans nos manières d’être et d’agir. Or, il existe aujourd’hui une transformation  qui, au-delà des seules dimensions techniques, réinvente nos modèles d’organisation, de production, de consommation et de redistribution des ressources. Cette transformation c’est le numérique.

La transformation numérique doit donc servir de catalyseur à notre objectif commun de transition écologique.

L’ambition de diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050 est certes prévue par la loi relative à la transition énergétique du 17 août 2015. Les solutions pour lutter contre la menace climatique ont certes été discutées par les acteurs internationaux lors de la COP21. Mais ce « facteur 4 » ne pourra être atteint sans une mobilisation plus large de l’ensemble des citoyens pour repenser les modèles de référence. Le numérique doit être considéré comme un levier, un allié, un atout qui apportera le souffle dont la transition écologique a tant besoin.

La nécessaire appropriation par les citoyens des enjeux environnementaux

Ces sujets de société imposent une approche systémique tout autant que de proximité.

Grâce aux nouvelles technologies, chaque utilisateur est devenu acteur de l’innovation numérique. Elle/il y participe directement à son échelle en effectuant des recherches sur internet, en partageant des contenus et des données, en contribuant spontanément à des projets en ligne.

Le numérique doit désormais être mis au service du défi environnemental pour changer profondément nos manières d’être et d’agir, en impliquant chaque individu pour qu’il devienne à son tour acteur de la transition écologique.

Le citoyen s’appropriant ces questions fait évoluer ses pratiques, il s’engage. C’est ce que prône le programme « Transition2» qui exhorte à la convergence des transitions écologique et numérique. C’est  ce qu’a démontré POC21 en rassemblant des makers, designers, ingénieurs et autres geeks autour d’un projet fédérateur de résidence d’innovation visant à proposer des solutions libres d’accès pour une société sans carbone ni déchet. C’est ce propose Plume Labs qui utilise l’internet des objets pour développer un réseau de capteurs permettant de mesurer la pollution de l’air. En fonctions des données de pollution mesurant en temps réel la qualité de l’air, chaque citoyen pourra comprendre l’impact sur sa santé, et les pouvoirs publics pourront  inciter à utiliser des plateformes de covoiturage, voire à faire à varier le prix des péages lorsque des pics de pollution sont enregistrés.

Ainsi, les transitions écologique et numérique ne renvoient pas qu’à des questions purement techniques et économiques. Au contraire, elles offrent l’opportunité de démultiplier les outils de partage des connaissances et de mutualisation des ressources.

L’économie du partage, fondée sur l’idée ancienne que l’accès puisse être privilégié par rapport à la propriété, est rendue possible par les outils numériques et représente un modèle de développement inédit.

L’économie du partage levier de la transition écologique ?

L’« ubérisation », terminologie marketing employée à tort et à travers pour évoquer des processus de destructions créatrices en réalité bien plus complexes et variés, symbolise avant tout la capacité disruptive du numérique.

Les plateformes de consommation collaborative proposent des modèles économiques innovants de covoiturage, de location de résidence entre particuliers, ou encore de financement « par la foule » (crowd funding). Le partage, le troc, la revente ou encore l’emprunt, renouvelés par les nouvelles technologies, viennent concurrencer aujourd’hui des acteurs traditionnels de l’économie de marché.

La question est de savoir si ces nouveaux modèles d’organisation et de collaboration peuvent avoir un effet vertueux sur l’environnement.

L’ambivalence de la notion d’économie du partage

L’économie du partage repose sur une promesse à la fois économique, sociale et environnementale. Le partage, par les changements des modes de production et de consommation traditionnels qu’il induit, réintroduirait du lien social, serait moins cher et diminuerait l’impact sur l’environnement.

Toutefois, la réalité n’est pas si évidente. Derrière une sémantique hétérogène évoquant parfois indistinctement « économie du partage », « consommation collaborative » ou encore « économie de pair-à-pair », évolue une multitude d’acteurs.

Ces modèles de partage, qu’ils soient entre particuliers, par l’intermédiaire d’entreprises ou d’associations, ne recourent pas tous de la même manière au numérique. Certains se limitent au partage de biens matériels, d’autres intègrent les échanges de services. L’ambivalence apparaît principalement entre partisans de « l’échange marchant » et tenants de « pratiques non monétarisées » ou du moins gérées par des structures n’ayant pas comme objectif premier le profit.

Ainsi, « l’économie du partage » souffre d’une absence de définition homogène. Ce défaut de clarté est source de tensions. Des critiques accusent le rattachement abusif de certains acteurs à un mouvement dont les principes essentiels ne seraient pas respectés. A titre d’exemple, quand certaines plateformes se targuent de leur bilan environnemental en prétendant optimiser l’allocation de ressources sous-utilisées, d’autres y voient davantage une forme d’hyperconsommation matérielle maximisant le taux d’utilisation d’un bien qui serait autrement dormant.

Réinventer des nouveaux modèles suppose de dépasser les seules considérations de terminologie et de se concentrer véritablement sur l’impact environnemental de ces nouvelles pratiques. Il ressort effectivement qu’à moins d’être plus durables, la mutualisation des biens ne compensera pas l’intensification de leur usage. Il ne convient, par exemple, pas uniquement d’utiliser davantage un véhicule qui resterait stationné 90% de son temps, mais plutôt d’optimiser le taux de remplissage de ce moyen de transport.

Utopie du « solutionnisme » technologique

Il serait vain de croire que l’apparition d’une nouvelle tendance technologique serait capable à elle seule de solutionner tous les problèmes. Cet écueil constitue ce qu’Evgeny Morozov qualifie de « solutionnisme technologique ».

L’économie du partage ne devrait pas avoir pour conséquence de nous faire miroiter qu’ayant chacun la possibilité de devenir entrepreneur, elle réglerait la production générale, ce qui aurait d’une part un effet bénéfique sur l’environnement, et ce qui nous permettrait d’autre part d’accéder au « royaume de la liberté » où l’individu cesse de travailler par nécessité. Une telle promesse ne ferait que répliquer l’utopie évoquée par Karl Marx dans l’Idéologie Allemande : « Dans la société communiste, […] personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités, et chacun peut se former dans n’importe quelle branche de son choix ; c’est la société qui règle la production générale, et qui me permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre chose, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir, et de m’adonner à la critique après le repas, selon que j’en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique ».

Il serait illusoire de croire à la possibilité de développer un modèle à la fois économiquement viable et respectueux de l’environnement en s’imaginant pouvoir être VTC le matin, s’occuper de la location de son appartement sur Airbnb l’après-midi, et vendre ses plats cuisinés aux particuliers de son quartier le soir.

Comment s’assureur de l’effet vertueux de ces modèles sur l’environnement ?

Afin que les modèles soutenus par le numérique soient inclusifs et durables, certaines conditions devront être réunies.

Tout d’abord, il sera indispensable de prendre en considération l’empreinte écologique du numérique. En effet, l’impact sur l’environnement des serveurs, des déchets électroniques ou encore des matières premières utilisées pour la fabrication des technologies est conséquent. A titre d’exemple, il faudrait encourager les centres de données « vert » comme Datadock à Strasbourg, repenser la fabrication des téléphones portables dont la pollution induite est cent fois supérieure à seulement un an d’utilisation, ou encore encourager des études sur ces nouveaux modèles de partage, comme celle de Green Peace « Click Clean – a guide to building a green internet » qui propose aux internautes de savoir s’ils naviguent de façon propre en fonction de la localisation des data centers des sites qu’ils consultent.

Le numérique doit devenir plus vert. Il s’est déjà infiltré dans les modèles de gouvernance des entreprises ayant un impact direct sur environnement : ainsi les entreprises de transport sont désormais devenues des entreprises de technologies de l’information dont la plus-value réside avant tout dans la collecte et l’exploitation de données.

La nature de ces entreprises a changé et pourtant il existe encore peu de littérature économique, juridique ou d’études d’impact sur ces nouveaux modèles. Il serait pourtant très bénéfique d’utiliser ces données pour analyser ces nouveaux phénomènes, la durabilité des produits et des services échangés et pour mesurer le bilan environnemental de ces plateformes.

Mesurer différemment la création de valeur pour ces nouveaux modèles d’échange

Pour qu’elle soit porteuse de promesses durables, l’économie du partage devra s’assurer que la durée d’usage de biens est véritablement augmentée, induisant une consommation moindre de ressources et réduisant le nombre de biens produits. C’est la condition pour affirmer que les effets environnementaux sont bénéfiques à la fois en amont en réduisant les émissions de gaz à effet de serre lors de la production et en aval en diminuant le nombre de déchets de la consommation.

L’enjeu réside avant tout dans la durabilité du produit partagé afin d’éviter notamment tout effet rebond. Par exemple, la voiture mutualisée sera plus durable si et seulement si elle n’est pas six fois plus utilisée.

Par conséquent, en amont du processus de production, les biens devraient être conçus dans la perspective d’une utilisation partagée. En outre, en encourageant une économie circulaire fondée sur le recyclage, le processus de production peut être moins énergivore. A défaut d’une approche systémique, la quantité de biens produits et la consommation de ressources risquent d’être inchangées voire aggravées.

Différents éléments devront être réunis pour que le bilan environnemental de ces initiatives soit positif. Faire de l’économie du partage une économie durable nécessite que des actions soient prises à la fois au niveau des usagers (par leurs comportements), des entrepreneurs (en fonction des modèles de développement qu’ils proposent) et des pouvoirs publics (ce qui dépend du cadre réglementaire qu’ils fixent et de la logique incitative qu’ils insufflent en promouvant par exemple des mesures fiscales ou une éco-conception des produits).

L’ensemble des parties prenantes de cet écosystème devront analyser leur bilan environnemental. A cet égard, la mesure des indicateurs de performance devra évoluer intégrant davantage l’impact des modèles d’affaire en termes social et environnemental. Ces nouveaux indicateurs de valeur sont indispensables pour intégrer la question écologique à la logique de croissance.

L’innovation dans le domaine des nouveaux moyens de partage et de mutualisation, que ce soit par le développement d’une économie collaborative ou par d’autres moyens, implique la création de nouveaux modèles de gouvernance, de droit et de profitabilité. La problématique de la gestion de ressources limitées et de la gouvernance des biens communs, étudiée par le prix Nobel de l’économie Elinor Olstrom, est une question centrale dans la gestion des ressources environnementales tout comme elle a été largement abordée par le numérique via les standards ouverts ou encore les logiciels libres. Il s’agit désormais de suivre comment ces défis vont être abordés dans le futur, notamment à propos de la gestion des ressources naturelles comme l’énergie solaire.

Ces enjeux, au-delà de considérations purement technologiques, nécessitent d’inclure de la pédagogie et une logique de transmission de réflexes pour que des initiatives citoyennes soient prises. Enfin et surtout, l’éthique doit être au cœur des débats. Face à l’impulsion effrénée de la science, face à l’emballement de l’économie, face à ce Prométhée définitivement déchainé, Hans Jonas concluait : « La terre nouvelle de la pratique collective, dans laquelle nous sommes entrés avec la technologie de pointe, est encore une terre vierge de la théorie éthique. »

Adrien BASDEVANT