Le Grand Entretien de Me Jean-Pierre Mignard dans le trimestriel Paris Alger, édition octobre-décembre 2017


 

Un entretien avec Me Jean-Pierre Mignard, fondateur de JISR

Engagé à gauche depuis les années 1970 avec Michel Rocard, l’avocat Jean-Pierre Mignard a été un intime du président François Hollande et est aujourd’hui un soutien influent du nouveau Président Emmanuel Macron. Il vient de lancer une structure pour rapprocher les sociétés civiles et les jeunes générations innovantes des deux pays. «Rapprocher les sociétés civiles algérienne et française, tout particulièrement les jeunes générations, sans attendre que toutes les impulsions viennent du sommet politique » : c’est le crédo de l’association JISR (« Pont », en arabe) que vient de créer l’avocat Jean-Pierre Mignard.
C’est à ce titre qu’il a accordé un entretien à ParisAlger, paru dans le n°21 du 25 Octobre 2017. Propos recueillis par Yves de Saint Jacob.

Vous avez créé le printemps dernier une nouvelle structure, le JISR, « pont » en arabe, qui se définit comme un laboratoire d’idées entre l’Algérie et la France dans le domaine des nouvelles technologies. Il y a d’autres associations de ce type. Quelle est votre singularité ?
JISR, très exactement « JISR France Djazair, Nouvelles Technologies », veut développer les synergies entre entrepreneurs et juristes pour favoriser l’application des nouvelles technologies.
L’originalité de notre démarche est que nous pensons qu’il faut enclencher un « nouveau cycle » de l’Histoire entre nos deux pays. Je reviendrai sur celle-ci, mais je veux tout de suite marquer les enjeux de ce nouveau cycle que nous percevons.
Le premier, le plus important, est l’enjeu climatique. On en parle beaucoup au niveau des relations franco-algériennes. Or cette question est en voie de transformer de façon copernicienne les relations entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique plus généralement. Les relations Nord-Sud seront perturbées, mais aussi les relations sud-sud. Selon les scenarios scientifiquement admis, des populations fuyant les zones rendues inhospitalières par le réchauffement climatique vont remonter vers le nord. L’Algérie, la Tunisie, le Maroc affrontent déjà cette situation de façon extrêmement sensible et concrète. Le Maghreb, qui est intimement lié avec le monde sahélien, va être face à ce défi qui produira les mêmes effets que ceux que nous connaissons déjà autour de la Méditerranée, en Grèce et en Italie notamment: des populations affaiblies, des équilibres politiques perturbés, des tensions voire des violences.
L’enjeu migratoire, qui découle directement de l’enjeu climatique, sera donc de plus en plus au cœur des relations entre l’Union européenne et l’Afrique, entre la France et l’Algérie. Les enjeux et les catastrophes qui peuvent survenir nécessitent un nouveau cycle de nos relations historiques.

Le climat fait donc irruption dans les dossiers franco-algériens. Quelles sont les solutions selon vous?

C’est l’autre grand enjeu : les révolutions technologiques. Elles nous aident à trouver des réponses communes à la transition économique, à la transition écologique et énergétique, à la transition numérique. Ce sont elles qui vont permettre d’assurer la résilience de notre histoire commune et de réaliser le grand saut que j’appelle « générationnel ». Celui-ci n’est pas une question d’âge et de fiche d’état-civil. C’est une question de formation et de compétence et précisément de révolution technologique.
Mais ce dépassement n’est pas toujours simple. On le voit au travers des pesanteurs historiques et des accros politiques qui marquent souvent les relations économiques entre les deux pays…
Notre histoire est à la fois riche et chaotique. Il faut y chercher ce qu’elle peut apporter de meilleur après avoir fourni le pire. Elle est indispensable à la mémoire mais ce doit être une liberté, qui donne la capacité de comprendre, et non pas une prison. Nous avons une communauté de destin, pour le meilleur et pour le pire, que personne ne pourra effacer. Dans le comité scientifique de JISR, nous avons un historien comme Benjamin Stora qui a dit tellement sur ce sujet.
Aujourd’hui, il faut déjouer les habitudes tactiques, les comportements politiciens qui ne sont plus de saison, si je puis dire en cette période de réchauffement de la planète…
Cette résilience des relations franco-algériennes doit permettre aux deux pays d’être les deux maillons essentiels de la prise de conscience par l’Europe et l’Afrique des enjeux à venir.


Pourquoi cette responsabilité particulièrement de l’Algérie et de la France?

L’Algérie est un immense pays. Sans parler de son rôle géostratégique, il dispose d’un potentiel humain et économique considérable, notamment avec ses capacités en énergie solaire qui sont essentielles dans le contexte mondial actuel. Pour la France, une Algérie forte, puissante, technologiquement prête, à la pointe de la transition énergétique est capitale.
Elle l’est aussi pour l’Afrique, pour le Maghreb et pour l’Europe.
L’Algérie est vraiment au cœur d’un dispositif économique, écologique, énergétique et humain, qui est stratégique.
Pour la France, cela suppose une alliance plus solide que jamais. Nous avons besoin de l’ Algérie, certainement pas dans une approche paternaliste, encore moins néocoloniale. Chaque pays doit être un partenaire privilégié pour l’autre, exigeant, confiant, amical, très sûr de ses choix. La géographie nous le demande, l’histoire nous l’autorise, la conjoncture mondiale et climatique nous le commande.

En quoi votre nouvelle association répond-elle à ces enjeux ? Comment-est-elle organisée ?
Dans la logique d’un soutien aux nouvelles technologies de toute nature, JISR veut développer les synergies entre tous les métiers impliqués. Nous nous assignons des missions diversifiées : susciter les partenariats entre laboratoires et entreprises pour la résolution numérique et la transition énergétique, valoriser la recherche et la protection de l’innovation faire des recommandations aux pouvoirs publics de chacun de deux pays, organiser des sessions de formation en lien avec les universités ou grandes écoles, répondre à des appels d’offres nationaux ou internationaux, privés ou public.
Dans ce cadre, nous avons préparé notre séminaire du 14 octobre sur le thème de la « Révolution numérique », organisé à l’école nationale de polytechnique d’Alger.
Les meilleurs experts y participeront et nous avons invité des institutions et des ministres algériens et français, notamment ceux de l’industrie, ou encore la mairie Paris et la région Île-de-France. Rappelons au passage que cette dernière a des accords de coopération avec la wilaya d’Alger et que sa présidente Valérie Pécresse était venue fin 2016 pour visiter un incubateur et tenir une conférence à l’école supérieure algérienne des affaires (ESA) sur l’innovation et le numérique. Nous avons aussi pris des contacts avec l’école polytechnique de France à Saclay, afin de favoriser une possible coopération avec celle d’Alger. Pourquoi pas une chaire de philosophie en commun ? Nous avons dans notre commission scientifique Mme Cynthia Fleury, professeur de philosophie aux écoles polytechniques et des mines et membre du comité français d’éthique. Toutes ces questions de fond sont essentielles. Et nous travaillons beaucoup avec les associations d’anciens élèves et de jeunes ingénieurs diplômés.
À notre séminaire, nous aménagerons des espaces de contact entre les jeunes scientifiques, technologues, incubateurs, start-ups et entreprises. Il s’agit de faciliter les échanges, de faire se connaître, de faire circuler. C’est à génération 2.0 de prendre le relais.

Vous étiez avec Emmanuel Macron lorsqu’il était venu à Alger avant son élection à la présidence de la république. Je suppose que ses initiatives s’inscrivent dans le champ qu’il a ouvert pour un « Nouvel âge » des relations Franco-algériennes, que nous avions détaillé dans le dernier numéro de ParisAlger ?
Si les pouvoirs publics, français et algérien, trouvent un intérêt dans nos initiatives, nous en serons très heureux. S’ils nous soutiennent, il sont les bienvenus. Mais nous élaborons nos programmes nous-mêmes. Nous sommes totalement indépendants. Nous ne demandons l’autorisation de personne, même si notre initiative va dans le sens de tout le monde…
Comprenons-nous bien. Nous ne cherchons pas à régler les échanges entre les deux pays en fonction d’agendas politiques quelquefois asymétriques, mais nous agissons par le truchement des sociétés civiles. Des sociétés civiles qui sont des deux côtés lettrées, éduquées, rompues à la connaissance des nouvelles technologies, sensibles aux enjeux dont nous parlions plus haut. Il faut que les jeunes générations puissent travailler dans ce laboratoire d’idées que nous avons appelé à dessein « le pont », qu’ils puissent saisir des opportunités d’affaires avec pour objectif d’améliorer le sort des populations dans un contexte mondial difficile. Cela doit durer dans le temps et dans l’espace. Nous développons aussi nos activités sur Marseille.

Mais êtes-vous satisfait de l’environnement politique des relations entre nos deux pays ?
Il y a les séquences politiques de chaque pays, mais plusieurs présidents français ont été ouverts à la coopération avec l’Algérie. Jacques Chirac avait prévu un traité d’amitié qui, malheureusement, n’a pu être mené à bien par la partie française. François Hollande a engagé une politique de partenariat en accord avec le président Bouteflika et qui a abouti à des résultats, notamment dans le domaine des visas (en dépit de problèmes techniques ponctuels). Le nouveau président Emmanuel Macron marque une disponibilité rare vis-à-vis de l’Algérie et s’est déjà exprimé sur ses projets. Il faut que l’Algérie saisisse les opportunités, mais c’est des deux cotés le problème des agendas politiques. Notre domaine à nous, c’est le dialogue des sociétés civiles avec ses effets concrets.

Quels sont les atouts pour améliorer ce dialogue ?
Bien sûr, il y a d’abord la langue et la culture entre nos deux pays. C’est un levier très propice, que l’on a pas avec d’autres pays. JISR travaille en trois langues ( et quelques fois avec le Tamazight ) : le français, l’arabe et l’anglais. Car si l’Algérie et la France travaillent ensemble, c’ est pour parler au monde ! Nous avons des choses à nous dire mais aussi à dire à nos deux continents respectifs, l’Europe et l’Afrique.
Un autre atout majeur dans ce dialogue entre sociétés civiles, c’est le levier des scientifiques et ingénieurs algériens de très haut vol qui travaillent à l’extérieur de leur pays, en France, en Europe, au Canada. Notre approche envers eux est double : chacun doit voyager, bouger librement; mais il faut aussi aider l’Algérie à profiter de l’habileté technique de beaucoup de ses ingénieurs qui apportent leur savoir-faire exceptionnel à d’autres pays. La multiplication des coopérations, les lieux d’échanges à égalité entre tous, les rencontres doivent justement contribuer à ces mouvements. Et puis nous partageons avec l’Algérie un nombre considérable de concitoyens. Nous avons une relation de nature familiale, un peu comme le Portugal et le Brésil. Pourquoi ne pas imaginer que pour aider les flux des affaires, la transmission des connaissances, on puisse trouver des formules de circulation plus allégées, des modalités d’attribution de visas plus souples encore, pour que des français viennent travailler en Algérie et des Algériens en France, tout en pouvant aller et venir à tout moment. Les échanges numériques, c’est bien, mais il faut aussi des rencontres, des expériences en commun.

Vous avez mentionné souvent l’Europe et le Maghreb. Votre association se limite-t-elle à l’Algérie ?
Non, nous n’oublions pas le Maghreb. Ce que nous faisons, il faudra l’agrandir à terme au Maroc et à la Tunisie. Oui, il faut rapprocher les forces de ces trois pays, ce que l’Algérie nomme le grand Maghreb, et je pense que les nouvelles générations y réussiront. Dans notre comité scientifique, figure d’ailleurs Hakim El Karoui, essayiste et consultant, qui est franco-tunisien. Mais c’est beaucoup de la qualité des relations franco-algériennes que dépend la qualité des relations entre la France et tout le Maghreb, compte tenu de l’importance de l’Algérie et de la communauté des franco-algériens. Au même titre que nous avons réussi entre la France et l’Allemagne quelque chose d’inouï, nous devons réussir la même chose avec l’Algérie et, plus largement, l’Afrique.

En conclusion, quel est votre lien personnel avec l’Algérie ?
Ma vie militante a commencé après les événements de mai 1968, et je penchais à l’époque vers ce que nous appelions les « gaullistes de gauche ». Puis très rapidement j’ai rejoint le parti socialiste unifié, le PSU de Michel Rocard. On connaît l’engagement de ce dernier qui quitta la SFIO à propos de la politique algérienne de Guy Mollet et qui, envoyé sur place en 1958 comme inspecteur des finances, avait découvert la réalité des camps de regroupement des paysans algériens. Au sein de la direction du PSU, j’avais en charge la structure « Découverte et culture », qui organisait des voyages de jeunes. Nous avons fait connaître la France a beaucoup d’adolescents envoyés par la JFLN.
Puis après mon adhésion au Parti socialiste en 1984, je n’ai cessé de m’intéresser a l’Algérie, de nouer des amitiés avec nombre de ses citoyens. Ma proximité avec François Hollande, puis mon soutien à la candidature d’Emmanuel Macron, m’ont gardé au cœur de cette relation à laquelle je suis attaché pour toutes ces raisons.